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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 10:05

L’ombre du doute

 

Dès le début du procès en 1èreinstance, il avait été clair qu’il était impossible de trouver une théorie qui expliquerait TOUS les phénomènes rapportés par les témoignages. Pour cette affaire, nous sortirions de l’absolu pour ne se contenter que du relatif !

 

 

En effet, la cinquantaine de témoignages des personnes affirmant qu’elles avaient vu l’explosion peuvent être rangés en un éventail de catégories dont la diversité est difficile à faire cohabiter dans une même explication. Certains témoignages affirment qu’une boule de feu, un flash ou un projectile est venu de l’Est, d’autres de l’ouest, d’autres du dessus du hangar 221. Si l’on ajoute à cette variété les témoignages de zéro, une et deux bruits d’explosions, et si l’on met sur la table les temps nécessaires au déroulement de ces opérations, l’entreprise de rapprochement des témoignages devient impossible.

 

 

Par le fait que la justice ne peut condamner sans être certaine, la stratégie devient simple pour les prévenus : mettre le doute. Au contraire, les experts du tribunal, ont l’absolue mission de convaincre la cour que tout ce qu’ils ont dit est vérifiable et vérifié. C’est le versant juridique du procès AZF.

 

 

La défense, qui n’ignore pas le quiproquo sur la mise en doute, en use sans craindre d’en abuser. Mettre le doute, c’est une très bonne garantie de relaxe. Or la défense est payée non pas pour découvrir la vérité mais pour exonérer son client d’une peine de prison et d’une amende. Si une explication proposée ne peut être prouvée intégralement par les experts mandatés par les juges d’instruction, si l’ombre d’un doute plane sur la thèse des experts, alors la relaxe est inévitable. C’est ce qui est advenu lors du premier procès, et l’enjeu de cet appel se situe là.

 

 

Les policiers sont des policiers, les membres de la CEI sont des chimistes. Et pour une enquête sur l’explosion d’une usine chimique, ça fait une belle différence.

 

 

Il est certain que dans les premières heures et les premiers jours qui ont suivi l’explosion d’AZF, le travail de « mise en sécurité » du site a du préoccuper beaucoup les esprits des ouvriers comme des cadres d’AZF. Le chaos, dans lequel des matières très dangereuses stagnaient, invitaient à déblayer, trier, sécuriser et ranger beaucoup plus qu’à réfléchir aux causes potentielles de l’explosion. Surtout que l’un n’empêche pas l’autre. Le stress devait être probablement le chef du chantier de déblaiement. Mais deux autres chantiers ont été très rapidement mis en route : la Commission d’Enquête Interne (CEI), émanation de la direction de Total-Atofina-AZF, commission imposée par la législation et l’enquête judiciaire (EJ) opérée par des policiers du SRPJ de Toulouse.

 

 

Ces deux opérateurs de chantiers ne faisaient pas le « ménage », ils essayaient, chacun depuis leur culture et selon leur méthode, de comprendre. On remarque dix ans après que l’EJ a été instantanément fascinée par le cratère, vaste trou consécutif à l’explosion du hangar 221. Plus de dix ans après, cette partie du site reste d’ailleurs encore sous scellés judiciaires ! Elle va mettre à peu près un mois avant de se sortir de cette fascination. Alors que la CEI n’a sans doute pas mis plus de 2 jours pour commencer à s’intéresser à l’accident d’origine chimique et au bâtiment 335, duquel est partie la benne mystérieuse. La grande différence, c’est que la CEI comprend dans ses membres des personnes très qualifiées en chimie.

 

 

Le SRPJ, loin du 335 et du croisement des produits chimiques, n’a sans doute pas compris tout de suite sa double erreur : 1) poser dès les premières heures, humblement, des questions de chimie aux chimistes de la CEI et 2) leur demander de ne rien déplacer sans prévenir l’EJ. Il est même très probable qu’elle ne l’a compris que lors du premier procès. Mais en seconde instance, il lui a fallu se rendre à l’évidence : pendant qu’elle cherchait un signe dans les gravats du cratère, sur le téléphone portable ou dans les slips d’un intérimaire maghrébin mort dans l’explosion, pendant qu’elle pataugeait dans des impasses sans lendemain, l’enquête avançait à la vitesse d’un incendie de forêt du côté de la CEI.

 

 

Il a été donné aux personnes présentes salle Jean Mermoz le mardi 7 février de voir à quel point la CEI avait thésaurisé sur les « auditions » qu’elle faisait des ouvriers : non seulement, elle a appris des choses trois ou quatre semaines avant le SRPJ, mais elle a fait, pendant ce temps-là, des déductions, des recoupements, des analyses, des raisonnements avec une prodigalité que n’avait pas la justice officielle. Ce petit mois d’avance s’est tranquillement conservé et, avec la connaissance de la chimie de la CEI, est devenu un désavantage compétitif définitif à l’encontre de l’enquête officielle. De plus, les ouvriers, employés et cadres de l’usine se sont beaucoup plus facilement confiés à la CEI qu’au SRPJ, question sans doute de « culture d’entreprise ». A ce jour, 8 février 2012, il est tentant de subodorer au vu de la convergence grandissante des témoignages de la plupart des salariés de l’usine, que ce que les témoins déclarent aujourd’hui a été « révisé » en vue d’être cohérent avec la stratégie de la défense.

 

Chicane à l’enquête

 

Pourquoi la CEI n’a-t-elle pas transmis les informations qu’elle a recueillies au SRPJ dès qu’elle les a obtenues ? A cette question, les témoins du 7 février, membres de la CEI, répondent qu’il ne leur a rien été demandé. Ils n’ont pas répondu qu’ils considéraient comme inintéressant ce qu’ils avaient trouvé. Cette réponse, que le SRPJ conteste , a-t-elle un sens en 2012 ? Assurément non, en particulier quand on va répétant partout que l’on cherche la vérité. Il est certain que si la CEI avaient trouvé un détonateur ou un bâton de dynamite, ou s’ils avaient reçu le témoignage d’un ouvrier sur des agissements peu orthodoxes d’un intérimaire, ou retrouvé une lettre de menace ou de revendication, ils en auraient fait part au SRPJ immédiatement. S’ils n’ont fait part des informations conséquentes sur le 335 que longtemps après les avoir recueillies, c’était pour avoir quelques coups d’avance. Ils ont, dans la logique humaine du prévenu, « doublé » l’enquête officielle. En tous cas, lors des auditions du 7 février, il n’y a pas de contestation du côté de la CEI, de la « retenue » des informations vis à vis du SRPJ. La CEI s’abstient seulement de répondre.

 

 

Sur le fond, pourquoi n’avoir pas cherché LA benne qui, partie du 335, a versé le 21 septembre des rebus inconnus et mélangés dans le 221 aux alentours de 10 heures ? Et ceci, dès le 23 septembre, le jour où la CEI acquiert la connaissance de ce fait ? demandent les parties civiles. La benne devait être très proche, on pouvait la reconnaître, et analyser ses restes de produits. La CEI répond que le vide de cette benne n’avait aucun intérêt, qu’il n’y avait rien à analyser parce qu’une benne vide ne contient rien. Elle dit aussi qu’elle ne privilégiait aucune piste à cette époque….donc que tous les prélèvements étaient potentiellement une source d’informations décisives. Alors que la benne mystérieuse était vide et de couleur blanche ou bleue, la CEI a donc plutôt fait des prélèvements dans des bennes pleines et de couleur orange, selon les membres de la CEI auditionnés le 7 février. On n’a pas su ce qui a été trouvé dans ces prélèvements, ni ce qui a pu en être tiré.

 

 

Le tribunal de première instance avait considéré que l’absence de la benne empêchait la condamnation de Grande Paroisse : sans benne, pas de lien de causalité démontré, donc pas de condamnation. Nous apprenons donc dix ans plus tard que cette benne ne pouvait en aucun cas « parler » selon la CEI. Autant la faire taire rapidement, s’était dit la CEI. De là à avouer que c’est elle qui l’a fait disparaître…..

 

 

On l’a bien vu ce 7 février, ni la confiance, ni le respect ne régnaient vraiment entre les deux équipes des deux enquêtes. Chacun pour soi, et la vérité sera bien gardée.

 

 

De nombreux rapports d’étape des investigations de cette CEI ont été faits. Selon le PDG du groupe Total, de l’ordre d’une douzaine, qu’il a transmis à Grande Paroisse. Selon Les membres de la CEI auditionnés ce 7 février, c’est 5 ou 6 qui ont été transmis à Grande Paroisse et on ne sait pas combien ont continué jusqu’à Total. Que contiennent ces rapports ? des hypothèses, tout au plus selon la CEI. Sans doute beaucoup d’hypothèses, puisqu’ aucune piste n’était privilégiée. Pour un des assesseurs de la cour d’appel, la question se posait de savoir ce qui s’était passé entre les nombreux rapports d’étape de septembre 2001 à février 2002 et le rapport final de mars 2002 de la CEI. Selon lui, dans les rapports intermédiaires à propos du hangar 221, on lit fréquemment les mots « humide », « humidité » ou « flaque d’eau », et pas une seule fois dans le rapport final. L’eau se serait-elle évaporée ? De même sur l’état de la dalle du 221, les rapports intermédiaires parlent de vétusté ou de délitement, et dans le rapport final, la dalle n’est évoquée qu’une fois, qualifiée de trois mots. « vous souvenez vous de ces trois mots ? »  demande-t-on au témoin, qui prend un grand moment de réflexion avant de bredouiller une sorte de « je ne sais pas ». « En…bon… état » lui souffle le magistrat. Entre le 21 septembre 2001 et mars 2002, le hangar 221 a donc été séché et sa dalle refaite, narrativement s’entend.

 

 

On voit par là que bien que le délit d’entrave à l’enquête soit évacué par une décision de justice de juillet 2006 à Paris, sans que cette enquête ait pu être suivie de Toulouse par les parties civiles, ce 7 février a clairement établi que la CEI avait agi à sa guise, ouvrant des pistes pour mieux les refermer juste après elle.

 

A quoi a servi la CEI ?

 

 

Pourquoi les écrits de la CEI ont-ils tant d’importance aux yeux des parties civiles et de l’institution judiciaire? La CEI avait la mission de savoir ce qui s’était passé le 21 septembre afin de produire de bonnes recommandations pour les autres sites de production. La chimie a besoin d’enseignements diffusés dans les usines et plus largement dans le monde entier de la chimie. Basée sur le « retour d’expérience » tiré des incidents, les bonnes recommandations, sont généralement sources solides d’amélioration de la sécurité. La CEI avait certes une mission légale, mais avant tout une réelle mission de compréhension de ce qui s’était passé. Nous pouvons aller jusqu’à dire une impérieuse mission de recherche neutre et objective. Mais quand on a travaillé toute sa vie pour un groupe qui vous a fait monter vite et bien dans l’ascenseur social, comment peut-on être neutre et objectif ? A la question du président sur les recommandations qui ont été diffusées après le 21 septembre, M. Desmarets n’a pu que dire : « fractionner les stocks ». Cette commission d’enquête n’a donc compris que cela ? Il n’a même pas été possible d’ajouter « ne pas produire le nitrate et le chlore dans la même usine », ce qui est, pourtant, une évidence pour un lycéen débutant en chimie. La CEI a donc très probablement émis diverses recommandations dont nous n’avons rien su. Une sorte de voile de silences et d’imprécisions a couvert cette journée d’audience. Souvent les témoins n’ont que très partiellement répondu aux questions, et plus d’une fois nous avons entendu « je ne sais pas ». On a quand même appris qu’il y avait une nuance, sans en connaître la taille, entre incompatibilité et instabilité des produits, et il y a sans doute d’autres subtilités de terminologie de la chimie que nous n’avons pas saisies. On a compris que l’industriel avait amélioré sa connaissance des nitrates à la suite de cette explosion, sans en connaître la teneur. Nous en avons déduit qu’effectivement, les nombreux essais de non moins nombreux mélanges avaient enrichi le savoir sur cette matière. Mais comment ces savoirs nouveaux se sont-ils appliqués sur la production de nitrates qui continue dans quelques usines en France ? Et plus précisément ces savoirs nouveaux sont-ils issus des essais relatifs à un mélange de produits « incompatibles » ou « instables » ? Nous le saurons pas ce jour-là. Pourtant, les membres de cette CEI sont des personnes hyper-compétentes en chimie. Pourquoi et comment cette hyper-compétence peut-elle être mise en échec ? A-t-elle été mise en échec par les causes de l’explosion ou par la stratégie de la défense ?

 

 

 

La CEI nie savoir ou prétend ignorer, mais elle sait sans doute bien des choses, et ce 7 février 2012, elle a surtout donné l’image d’une commission en ligne avec la stratégie de la défense. Il est tout à fait compréhensible que « l’on ne donne pas de bâtons pour se faire battre » dans un procès, mais cette explosion mérite mieux comme explication que des thèses sur-naturelles pour ne pas dire sur-scientifiques. L’absence de connaissances ne peut être un refuge pour des connaisseurs professionnels aguerris et équipés. Et de ce point de vue, la CEI, très tôt convaincue d’un accident consécutif à un mélange de produits incompatibles, est, depuis mars 2002, retenue de dire ce qu’elle a compris. Elle se tait, esquive et noie le poisson. C’est dans ses silences, ses creux illogiques et a-scientifiques que se situent son aveu de partialité. Son témoignage est un archétype de discours en langue de bois. Les parties civiles étaient atterrées par moment, et « morts de rire » à d’autres. Les anciens salariés n’avaient pas jugés utiles de venir soutenir ces témoignages.

 

 

Au bout du compte cette journée a quasiment établi, à elle seule, la vraisemblance de la thèse développée par les experts du tribunal. La CEI a, comme les experts du tribunal mais bien avant eux, compris que le mélange des produits incompatibles avait provoqué cette explosion. Dès mars 2002, elle minimise cette explication déjà très probable, et depuis essaie de réduire chaque jour un peu plus la portée de ce qu’elle a écrit entre septembre et février 2002. N’ayant collaboré avec la police que du bout des mots, voire moins encore, comme elle a collaboré du bout des mots au procès, elle apporte aujourd’hui sa pierre à l’édifice d’invraisemblances développé par la défense.

 

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